INTERVIEW . Léonard Bourgois-Beaulieu

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YRC Mag s’est penché sur le jeune artiste photographe de 28 ans, Léonard Bourgois-Beaulieu pour cette deuxième interview.

YRC : Bonjour, et merci d’accorder à YRC Mag un peu de votre temps. D’ailleurs, une journée de photographe, ça doit être bien rempli, non ? Quelle est votre « journée-type » ?
Il ne me semble pas que j’aie de journée type. Il y a plusieurs étapes par lesquelles je passe pour arriver à un résultat que je puisse définir de final. Tout d’abord il y a le choix d’un sujet, ou d’une ambiance si on ne veut pas définir de sujet. Puis je choisis l’outil (numérique, moyen format, pola, pellicule, chambre grand format). Ensuite, je fais les photos. Votre question demande plusieurs réponses car plusieurs situations : photos personnelles ? commandes pour la presse ? Je travaille justement à plusieurs niveaux.

  • Pour une commande : rendez vous avec l’artiste, shooting en moins de 15 min en général ou une journée en mode. Et quand je prends la chambre, il faut que tout soit prêt car elle exige une technique très peu mobile et stricte. Puis je fais les retouches, chromie et envoi au magazine.
  • Pour un sujet personnel : je pars surtout à l’étranger pour mes sujets, j’ai des images en tête qui demandent des lieux et ambiances très précis que je ne suis pas sûr de trouver en France. Il y a également la durée de prise de vue. Ma dernière expo Noirs Miroirs a nécessité 5 mois de travail, ce qui est peu pour un sujet d’exposition mais que je ne peux résumer en journée type !



YRC : La photographie a-t-elle toujours été une vocation pour vous ? A quel moment avez-vous décidé d’en faire votre métier ? Quel a été votre parcours par la suite ?
Non, j’ai d’abord été comédien à partir de 12 ans,  jusqu’à mes 25 ans. J’ai eu un DEUG de théorie ciné à Paris 3. J’ai commencé à réaliser des courts métrages en créant Kartonpat Films une plateforme d’échanges de compétences entre jeunes cinéastes. J’ai participé aussi aux débuts de la vidéo numérique sur téléphone portable en participant au Festival Pocket Films à Beaubourg en 2006 (prix du public) puis 2007, date à laquelle j’ai commencé la photo pour finalement m’y consacrer en 2008. La suite a été un enchainement de rencontres qui m’ont rapidement permis de bosser pour la presse puis la mode. Mon style personnel a commencé à prendre vers 2009.
J’ai finalement eu l’opportunité de travailler pour le dernier numéro du journal Egoïste sorti en mai 2011 et d’y publier une photo issue de la série « Here we are ». Le temps passé à la rédaction du journal a été très bénéfique à ma vision du monde de la photo et surtout à la construction d’une image et sa structure narrative (surtout en publicité). La rédactrice en chef est une personne admirable qui m’a aidé à poser les bases d’une réflexion photo-narrative intelligente.
Il y a aussi eu les expos à Paris Photo (3e fois cette année) qui se sont toujours très bien déroulées. Vendre ses photos fait un bien fou, ça donne confiance et permet de parler de sa vision des choses, de ses photos.

YRC : Comment décrivez-vous votre style ?
En évolution ! Pour le moment je profite des derniers instants de l’argentique pour monter des séries brutes. Je ne travaille que le négatif de polaroids 4×5 inches pris à la chambre. Je rentre d’un voyage aux USA où j’avais ma chambre sur l’épaule lors d’un road trip de 3000km. J’ai besoin je pense de montrer ce que je vois, à cela s’ajoute une curiosité de ce qui tourne rond et plutôt ce qui ne tourne pas rond dans nos rapports aux autres. J’aime le rapport de notre présence/absence dans les univers que nous créons ou côtoyons.
L’architecture me fascine aussi bien pour son omniprésence dans les villes que pour son absence dans les paysages où la présence humaine semble pourtant évidente. La série « Growth and culture of cities » que j’ai réalisée en 2010 montre des structures de métal qui sortent du sol et semblent pousser sans que l’homme ne soit nécessaire à son développement.
Cette dernière série en date dont je vous parlais, Noirs Miroirs (qui comporte des portraits et des paysages), met en évidence des paysages du rêve américain, destructurés par la dégradation de mes polaroids. Les portraits de Henri Hopper s’opposent ainsi à cette absence humaine par la répétition de son visage si vivant.



YRC : Quelles sont vos influences artistiques, aussi bien photographiques que musicales, ou encore filmiques ?
Musicales : le rock and roll, la folie libératrice de Chuck Berry (il y a cette vidéo où il est invité à un show télé américain : on est en 60’s, le public est composé de blancs bien sages et installés sur des bancs autour de lui, il se met à chanter et bouger dans tous les sens avec son charisme bien à lui. Le décalage qu’on observe m’a toujours marqué). Je suis très très touché par la musique de Joe Hisaichi.
J’aime bcp le Jazz de Mingus, le rock soul de Booker T. et l’humour de Jean Constantin par exemple. En électro, je suis compliqué : j’aime trois morceaux de justice, un de siriusmo, kavinsky, daft punk bien sûr, Dj medhi… Je vais être franc, j’écoute vraiment beaucoup de choses…
En ciné j’ai toujours été attiré par l’expressionnisme allemand (je montrais le film Nosferatu de Murnau à mes copains en CM1 à mon gouter d’anniversaire). Le cinéma a toujours été une révélation et une importance primordiale dans ma culture de l’image ainsi que certains jeux vidéo dont on finira bien par reconnaitre l’impact visuel sur l’ensemble de l’art contemporain.
Mon travail sur le pola m’a amené vers des artistes américains (Sol Lewitt, Barnett Newman, Pollock, Avedon, Holzer, Erwitt, Bourgeois) mais aussi Franz Kline, Michaux, Candida Hofer, Cy Twombly, Paolo Roversi, Masao Yamamoto (et ceux que j’oublie).
La peinture et la sculpture ont un aspect que j’ai besoin de faire vivre dans mon travail, le polaroid et son négatif me permettent de m’exprimer sur ces voies.


YRC : Vos photographies sont souvent des portraits. Les gens sont votre principale source d’inspiration ?
Mes photographies de 2008-2010 sont effectivement des portraits, en majorité. J’ai la sensation d’être profondément philanthrope. J’aime les personnes dans leurs faiblesses et leurs forces, avec leurs qualités et leurs défauts. Je passe mon temps à contempler nos singularités mêlées à notre désir de communautés (que je déteste même si sans doute, j’appartiens malgré moi à l’une d’entre elles). Les visages transpirent l’âme des gens, je me souviens m’être dit qu’il fallait que je montre aux photographiés ce que je ressentais d’eux.
YRC : Pouvez-vous nous parler de l’exposition « Noirs miroirs » ? Pourquoi avoir choisi de travailler autour des polaroïds ?
L’exposition contient 18 photos issues du livre Noirs Miroirs, c’est une série de portraits de Henri Hopper, un ami acteur et peintre. Il est très jeune et m’a beaucoup inspiré, je l’ai donc photographié à la chambre. J’ai alors décidé de partir chez lui en Californie avec Alexandre Devals (qui a rédigé la préface du livre) pour prendre en photo les paysages américains dont je vous parlais plus tôt. Les photos portent l’empreinte des poèmes de « Mexico City Blues » de Kerouac, ils sont « imprimés » au moment du développement des pola.
Le polaroid est instantané comme le numérique, mais je l’ai dans la main, il est tangible, tactile, réel et brut (raw aha), je maltraite son négatif pour le sentir encore plus vivant. Il passe par beaucoup de phases que j’imagine, crée, transforme. Il me sert de toile, d’exutoire. J’en ai besoin pour sentir qu’il se passe quelque chose. Le rendu est unique (même si je ne cherche pas obligatoirement à créer de l’unique) il est là dans ma main et je le vois. J’ai découvert l’argentique bien après le numérique et ce n’est pas un effet de mode puisque je shoote aussi en numérique pour le travail.



YRC : Vous êtes nostalgique de l’art et des techniques d’antan ?
Non, absolument pas, car déjà je ne connais pas toutes les techniques, bien au contraire. Ensuite, parce que vivre avec son temps c’est utiliser le passé avec le présent, l’argentique avec le numérique, le papier avec le virtuel. Mes pola sont toujours scannés et passent parfois sous photoshop quand j’ai une vision à transcrire. Rien ne me complexe et je ne veux pas appartenir à une école qui s’impose des pratiques et ou des idées. Ce sont des outils pour accoucher d’une vision, c’est tout.


YRC : Pour réaliser les clichés de « Noirs miroirs », vous avez pas mal voyagé. Est-ce une habitude dans votre métier ? Quels en sont les avantages et les inconvénients ?
Pour mon travail personnel, cela dépend de la nécessité. Si j’ai besoin de grands espaces industriels, je ne vais pas rester à Paris. Si j’ai besoin d’une plage, le mois d’août à paris ne va pas vraiment me suffire. Je suis du genre à me jeter à l’eau très vite. Je suis parti au Svalbard (pôle nord) du jour au lendemain pour y faire un reportage photo pendant un mois, sur la banquise et les montages en ski de rando avec un groupe de Sourds.
Pour mon travail pro, je m’occupe de l’identité visuelle d’une marque sur les nouveaux médias, je voyage aussi. Personne ne m’a encore envoyé shooter de la mode à l’étranger mais ça va arriver.


YRC : Des projets en cours, des envies pour la suite ?
Les projets sont l’épuisement du stock de pola que j’ai, des séries, l’évolution de mon discours photographique. J’expose normalement à Londres cette année en groupe. On verra comment naissent les envies, je ne cours pas après l’idée tout le temps, elle arrive selon les rencontres, les lectures, les réflexions.

Bonne continuation, Léonard !
Et merci infiniment !

À vous aussi !