Interview . Steven Lopez

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Steven Lopez fait partie de ces gens que l’on rencontre un peu par hasard et avec qui l’on accroche instantanément sans trop savoir pourquoi. Ses photos argentiques portent la signature de l’expérimentation permanente. Ce photographe New-Yorkais a accordé une interview à YRC lors de son dernier voyage à Paris.

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Salut Steven, tu peux te présenter, nous dire d’où tu viens et ce qui t’a amené à faire ce que tu fais aujourd’hui ?

Steven Lopez, je suis né à Manhattan et j’ai grandi à Brooklyn. En grandissant j’ai bougé dans tous les quartiers de New-York, donc j’ai eu l’occasion de tous les découvrir. Ça a été très enrichissant pour ma curiosité d’une part et pour mon ouverture d’autre part parce que j’allais dans les bons, les mauvais quartiers et même les quartiers normaux. On peut dire que j’étais curieux.

Je suis allé au LaGuardia community college. Quand j’étais là-bas, je pensais devenir illustrateur dans l’animation. Peu à peu je me suis rendu compte que cela impliquait d’avoir beaucoup de connaissances dans les nouvelles technologies ce qui n’était pas mon cas même si mes capacités en dessin n’étaient pas mauvaises. C’était ma première année à la fac et je voyais tous ces mecs se pointer avec leur appareil photo autour du cou et je me disais “C’est quoi ces tocars, qu’est-ce qu’ils font avec leurs appareils photo ?” Ça me tracassait, peut être que ça ne montre pas le meilleur aspect de ma personnalité mais une partie de moi avait un vrai problème avec ça. Tu pointes l’appareil, prends une photo et alors ?  Pourquoi perdaient-ils leur temps comme ça ? Ça me tracassait tellement que je devais essayer. Un jour j’ai emprunté un appareil photo à quelqu’un, c’était un argentique. Je pense que c’est ça qui m’a vraiment mis à la photographie parce qu’à ce moment j’ai réalisé qu’il ne s’agissait pas uniquement de pointer l’appareil et de prendre une photo. Il y avait beaucoup plus que ça, c’était un peu comme une révélation. Ne serait-ce que mettre la pellicule dans l’appareil c’est quelque de chose de spécial. Si tu utilises un point & shoot, tu as l’image directement et tu la mets sur ton ordi mais si tu utilises un argentique tu peux modifier bien plus de paramètres et tu peux shooter un truc de 7 façons différentes; quand j’ai commencé à m’amuser avec tout ça, c’est là que j’ai commencé à m’intéresser vraiment à la photo. Je m’intéressais de plus en plus au limite de l’appareil et ce que je pouvais y ajouter et au bout d’un moment – plutôt rapidement en fait – j’ai commencé a étudier la photographie commerciale. À peu près un mois après avoir essayé. C’est comme ça que tout a commencé, par mon rejet de la photo.

Ouais, on voit que tu fais pas mal d’argentique, à croire que tu ne fais que ça ?

Je fais aussi du numérique mais je n’ai pas d’appareil numérique parce que ça coûte trop cher. Je pourrais en prendre un pas cher mais je me dis que si je veux shooter de manière professionnelle et repousser les limites autant que possible,  je préfère viser haut. J’ai commencé à économiser il y a un moment déjà mais c’est comme dans le film “La-Haut”, tu l’as vu ? Il y a ce couple qui a décidé de voyager autour du monde. Ils ont cette tirelire en cochon mais ils doivent toujours la casser pour une raison ou pour une autre. “Oh merde, on doit payer le loyer”, “Oh merde, on doit payer l’assurance pour la bagnole” et c’est précisément la raison pour laquelle je n’ai toujours pas d’appareil numérique. Je commence à mettre de l’argent de côté mais je fait tout un tas de trucs à la place. J’attendrais un peu plus tard.

Sur le long terme, la pellicule ça peut revenir plus cher parce que tu payes à chaque fois. Si t’as une pellicule couleur, la plupart du temps tu vas devoir l’emmener au studio pour que quelqu’un te la développe. Donc tu payes deux fois : tu payes la pellicule et le développement. Mais quand j’utilise la pellicule, si j’achète une pellicule qui coûte chère, je m’assure que ça vaudra le coup quand je shoot, Je suis beaucoup plus lent et sélectif aussi.

Mais ouais, je fais aussi du numérique. Quand je le fais je l’utilise pour la vitesse et l’efficience, si je shoote un mariage où les mariés veulent que TOUT soit photographié; utiliser une pellicule serait fou de toute façon. Il y a des gens qui le font encore et je les admire parce que ça nécessite une quantité de temps et de travail phénoménal. Quand t’as un numérique, tu peux avoir shooté 500 photos, – ce que je ne ferais pas même si j’en avais un – tu les mets sur l’ordi, tu les passes en revue en mode : “Ça craint, ça craint, ça craint, ça craint, ça c’est bien, ça c’est bien, ça c’est bien,” et tu supprimes celles qui sont nulles. Ça prend du temps mais c’est faisable. Le numérique tu peux shooter beaucoup et rapidement avec, c’est comme ça que je l’utilise quand je m’en sers. Ça ou n’importe quel shoot où le client veut les photos dans un délais très court, comme ça je peux leur envoyer rapidement.

Et pourquoi l’argentique alors ? Surtout en 2016 ?

Il y a beaucoup de raisons d’utiliser l’argentique. Ça peut paraitre obsolète mais en même temps c’est un medium très puissant. Si tu photographies correctement avec un 35mm, t’as autant de résolution qu’avec le numérique le plus récent que tu puisses trouver. Le seul truc qui change vraiment, c’est la vitesse. Ça c’est le premier attrait : si je le voulais, avec le bon équipement je pourrais avoir la plus haute résolution possible.

L’autre attrait nous ramène à ce que je disais au début, il y a tellement de chose que je peux faire avec. Je peux développer mes pellicule d’une certaine façon et avoir une photo différente. Certains te diront que tu peux aussi le faire avec le numérique mais ce n’est pas la même chose. Avec une pellicule tu travailles au niveau moléculaire, alors qu’avec le digital, tu travailles au niveau des pixels. Être au niveau moléculaire, c’est aussi l’une des raisons pour laquelle tu peux avoir une aussi grande qualité en terme de résolution. Et puis j’adore travailler avec la pellicule. J’ai l’impression de vraiment construire quand je shoot avec une pellicule. Pour moi n’importe quelle image n’est qu’un point de départ, un peu comme un brouillon, donc une fois que j’ai pris la photo, je me dis : “Okay, je vais faire 7 traitements différents et choisir celui qui me plait le plus.” Je vais faire un mordançage, ça consiste à faire fondre l’émulsion sur le papier. Ou alors je peux utiliser un négatif plus large et faire un cyanotype ou un ferrotype. Je peux en rester là avec un ferrotype mais je peux aussi le digitaliser et travailler par couches successives.

Je ne suis pas marié à la pellicule mais elle m’attire beaucoup parce que j’ai un contact particuliers avec elle du début à la fin. Le numérique c’est trop automatique, il y a un peu plus de moi-même dans l’argentique.

Tu développes tes propres pellicules ?

Oui, je développe tous mes Noirs & Blancs. Développer en couleur, c’est follement compliqué. C’est possible, je connais des gens qui le font, mais quand je shoot en couleur je le fait développer dans un studio.

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Comment le fait de développer toi même tes photos influence ton travail ?

On peut faire plein de choses amusantes quand on fait cela. Si tu développes d’une certaine manière, tu peux avoir un gros grain qui ressemble à des points sur la photo, ça peut être très moche mais ça peut aussi donner un côté romantique ou éthérique. Quand tu développes une pellicule, tu peux jouer avec la température. Si c’est trop chaud, il y a un tout un tas de choses folles qui peuvent se passer; tu vas accidentellement faire fondre ton émulsion ou la craquer. Tous ces trucs qui peuvent jouer contre toi, si tu t’y attends et si tu les contrôles tu peux aussi les retourner à ton avantage. Donc quand tu te développes tu te dis “ Comment vais-je faire, quel type de développement va me donner une certaine netteté ou l’effet que je recherche?

Il y a le donc le côté mécanique que je viens de décrire et il y a aussi le côté intellectuel où tu te sens connecté à ta photo. Tu as attendu pour la prendre, avant de shooter tu t’es assuré que tout était comme tu le voulais pour prendre cette photo mais tu ne sais pas si tu l’as prise correctement. Même quand tu la développes tu n’es toujours pas sûr, mais tu te rassures en te disant que t’as fait les bons choix. Tu apprends à te faire confiance en fait.

Tu as souvent le cœur brisé avec l’argentique, et ça, ça n’arrive pas avec le digital. Avec le digital; tu regardes direct et “Bon, elle est nulle, je la reprends”, ça te prend deux secondes. Avec l’argentique tu apprends dans la douleur, et ça c’est quelque chose de spécial. Tu sais que tu vas encore te foirer. C’est ce que j’aime, c’est do or die.

On peut voir que tu expérimentes beaucoup avec l’argentique, que ce soit au moment de shooter ou développement. Quand tu shoot, tu penses à la post-production ?

Toujours. J’y pense même avant de charger la pellicule dans l’appareil. Parfois je fais des croquis, ça m’aide. Je peux pousser l’idée jusqu’à la folie. Je peux faire des croquis complètement fous et c’est avec ces idées folles je peux commencer à envisager quelque chose de réaliste. Je me rends compte que ce n’est pas si fou et qu’en fait je peux le faire; ou à l’inverse c’est trop fou donc je dois le rendre faisable et moins fantaisiste.

Tout ça c’est bien avant que je mette la pellicule dans l’appareil et que je me rende sur le lieu du shoot. Donc quand j’arrive sur le shoot, j’ai déjà pensé à toutes les situations possibles. Après, tout le monde sait que rien ne se passe jamais comme prévu, et ça fait partie du jeu : quand j’ai mis ma pellicule, peut être l’ais-je mal chargée ou peut être que la lumière n’est pas celle que je voulais ou il pleut ce jour-là ou encore le maquilleur n’est pas là alors cette super idée de maquillage que j’avais n’est plus possible, bon tant pis,  j’improvise ! Pour la faire courte : j’y pense extrêmement longuement avant, presque de manière obsessive avant même de commencer.

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En regardant ton travail j’ai remarqué que presque toutes tes photos, celles qui sont publiques du moins, ont un effet vieilli, presque vintage. C’est intentionnel ?

Je ne recherche pas particulièrement un effet vintage même si c’est ce que l’on pourrait penser parce que j’aime travailler sur les imperfections, les surprises et les manipulations de l’image pour créer une image atmosphérique et chargée en émotions.

C’est mon approche pour créer des images intemporelles. Ça a peut-être l’air vintage mais à titre personnel, je pense que si une image est trop nette ou trop clean c’est très facile de la dater. Mais si tu prends la photo de telle façon que celui qui la regarde ne peut pas définir la période durant laquelle elle a été prise, boom ! T’as ton image intemporelle.

Si tu regardes la photo dans 50 ans et que tu n’es toujours pas capable de définir quand elle a été prise, tu ne t’occupes plus du contexte temporel, tu n’as qu’à t’inquiéter de ce que tu ressens en regardant la photo. C’est ça mon objectif.

Tu as utilisé le mot intemporel, est-ce-que c’est parce que tu veux atteindre une forme de postérité ?

Je pense longévité. Il y a des photos géniales même si elles sont datées. J’aime bien l’idée que quelqu’un regarde une de mes photos et se dise que ça a l’air vintage, ou qu’il ne puisse pas identifier la période temporelle alors que j’ai shooté la photo hier. Je me dis que c’est plus facile d’être touché par la photo.

Merci pour cette question au fait, J’ai l’impression d’avoir appris un truc sur moi-même parce que je ne m’étais jamais posé la question. Mais ouais, j’essaye de faire des photos qui vont toucher les gens et la meilleure façon de le faire c’est de supprimer toutes notions du temps de la photo.

 

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Tu peux nous parler de la série “Same shit, Different days” parce que c’est une de mes préférées ?

Ça a commencé avec le fait que je ne suis pas perfectionniste. J’accepte les défauts, j’accepte les erreurs, j’accepte l’inattendu. Mais je sais que beaucoup d’artistes et de gens sont préoccupés par ce que les autres ont fait avant eux, ou par ce qu’ils font en même temps qu’eux et ça les met mal : “Oh merde, ce mec fait la même chose que moi, je ne peux plus le faire” Je trouve ça ridicule ! Je suis en train d’avoir cette conversation avec toi, et on l’enregistre. Il y a 99% de chances qu’exactement la même chose soit en train de se passer quelque part dans le monde, que deux personnes soient en train d’avoir cette conversation de manière quasiment identique. Il y en a un qui parle d’images intemporelles et de trucs dans le genre; c’est très probable. Je parierais dessus. Si, ça se trouve, ils nous ressemblent. Mais il n’y a aucune raison de s’enflammer pour autant parce que ce qui importe c’est la subjectivité, c’est la façon dont tu participes et la touche que tu apportes.

Mais il n’y a pas que ça et le fait que d’autres personnes peuvent avoir la même conversation que nous mais il faut aussi prendre en compte que nous existons depuis des millions d’années : n’importe quelle idée que nous pouvons concevoir s’est manifestée avant nous et la seule chose qui différencie cette idée, c’est la personne qui agit sur cette idée.

Donc j’ai conçu la série “Same shit, Different days” en plusieurs partie : Peur, Propagande, et Protestation. Ce sont des thèmes très communs qui existent depuis longtemps. C’est pour ça que je les ai choisi, parce que ça colle parfaitement.  J’ai commencé avec des photos dans un style de propagande en mode 1ere et 2nd guerre mondiale avec des sujets posant de manière glorieuse – un peu dans le délire guerre froide -.

Après j’ai fait l’un de mes préférés : Peur. La peur est aussi vieille que la vie, et pas seulement pour les humains, toutes les formes de vies ressentent la peur.

J’ai acheté un costume anamorphique, ça ne ressemble à rien, c’est juste bizarre, donc si tu surprends quelqu’un avec, certains vont flipper, d’autres pas. Les gens réagissent différemment mais on comprend tous ce qu’est la peur : quelque chose qui t’effraie. C’est probablement ma partie préférée dans cette série. Je pense que c’est celle qui incarne le mieux l’idée de “Same shit, Different days”.

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Pour la partie Protestation, je travaille encore dessus, mais on en revient à l’idée d’intemporalité, il y aura toujours quelque chose auquel il faudra résister, quelque chose à combattre. J’ai choisi de prendre le côté absurde de l’idée pour faire passer le message : Ne te prends pas au sérieux, ne crois pas que tes idées sont si sacro-saintes que si tu vois quelque part quelque chose qui y ressemble légèrement tu dois tout arrêter. Rends toi compte que tu n’es qu’une goutte dans l’océan et que ce n’est pas une mauvaise chose. Tu resteras toujours un individu, tu resteras toujours différent, tu auras toujours ton nom et ça c’est “Same shit, Different days”.

Tu peux nous parler de la façon dont tu travailles ?

Récemment mon processus – la façon dont je prends mes décisions – à surtout était réactionnel. Presque à chaque fois, j’agis d’abord et j’y pense après. J’ai une idée et je commence à shooter, c’est comme une esquisse. Ça peut être de la merde au début mais je construis autour de ça au fur et à mesure. Je vais utiliser des méthodes différentes jusqu’à ce que j’en trouve une qui me plaise et enfin je fais une série.

Après je vais penser à la raison pour laquelle je l’ai fait, pourquoi ça existe; et là je peux faire mon énoncé artistique. Je détestais tellement ça avant, je shootais et je disais : “Voilà, regarde c’est joli”.

Maintenant j’essaie vraiment de réfléchir au “Pourquoi?”. C’est presque comme une thérapie, je me demande pourquoi je fais les chose que je fais, pourquoi j’ai fait ces choix. J’apprends des choses sur moi-même, j’ai même appris des choses avec ta précédente question. En fait mon travail ne consiste pas seulement à comprendre le monde autour de moi mais à me comprendre moi-même et mes expériences dans le monde.

J’aime aussi partir d’idées complétement dingues et élaborer autour d’elles, c’est comme un exercice pour déconstruire ce que je vois tous les jours.  Ça commence en rêvassant, je pars dans mes pensée en permanence, j’ai même pas besoin d’essayer, je le fais c’est tout. C’est sûrement pour ça que je suis aussi tête en l’air d’ailleurs.

Si un SDF traversait le plafond et te demandait un sandwich, tu lui donnerais ? Tu lui dirais quoi ? Tu lui dirais “Putain, il faut que je paye un nouveau plafond ?” Ca peut paraitre débile mais si tu y penses suffisamment longtemps et que tu construis autour de ça, tu peux trouver des super réponses et tu peux les partager avec d’autres gens. J’essaie d’entretenir ces relations avec les gens avec qui je peux parler de ce genre de choses parce que tu ne peux pas avoir ce genre de conversations avec n’importe qui. Les gens qui comprennent que c’est complétement absurde sont importants et il faut les garder près de soi.

C’est cool d’arriver à faire ça en tant qu’adulte.

Ouais, je ne le contrôle pas. Parfois je me dis qu’il faudrait que je le fasse un peu moins. Mais ouais, tout ça ça vient du fait que je rêvasse énormément et que j’en parle à des gens.

Tu vis à New York mais tu viens souvent à Paris. Quand tu viens tu prends énormément de photos, comment est-ce que les deux villes influencent ton travail ?

J’aime beaucoup l’influence qu’ont les artistes Parisiens sur New York, ce sont des villes jumelles et on peut vraiment le voir. J’y ai jamais vraiment pensé en fait, mais je suis content que tu me poses la question, c’est cool.

La plupart du temps quand je suis à New York, je recherche la folie, le bruit visuel. Je peux le faire soit avec les couleurs soit avec les contrastes. Souvent, je vais avoir un thème dominant sur l’image.

Quand je suis à Paris, généralement je vais essayer de shooter de manière plus organique. Je suis plus patient, j’ai envie de shooter de la photo de rues mais je ne le fais pas souvent. Potentiellement parce que j’ai grandi dans la ville. Je la vois tous les jours et je ne la perçois plus correctement. J’ai l’impression que je ne vois pas ce que les autres voient.

Ce que je vois à Paris c’est l’art nouveau qui est magnifique, ou des manifestations superbes d’art déco. Elles font parties de mes formes d’art préféré et elles sont organiques, enfin l’art nouveau surtout, et ça joue sur moi quand je me balade dans Paris.

Je vois les bâtiments art nouveau et je pense que ça me donne plus de patience que je n’en ai, parce que même si Paris est une ville busy, il y a plus de beauté ici, du moins c’est mon opinion. Il y a plus de respect pour l’histoire, pour l’esthétique, et c’est grâce à ça que j’ai envie de ralentir et attendre la bonne image. Si je décide de faire une photo, je vais la penser et surement la prendre de façon plus organique, plus patiente. Si je shoot à New York, je vais photographier quelque chose de fort & bruyant. J’y avais jamais pensé, merci d’avoir posé la question.

T’as une anecdote à nous faire partager ?

Une fois j’ai eu un “New York moment” à Paris, j’étais en train de photographier le Café Daguerre, c’est l’un des pionniers de la photographie. Je me disais, c’est cool, c’est un beau café, il fait nuit, il pleut, on aperçoit la rue, je shoot en couleur et elles ressortent bien. Je me sens vraiment bien ! Donc je suis là dans la rue avec mon coude sur ma poitrine parce que je n’avais pas de trépied. Je l’avais oublié et en plus si je l’avais eu je ne l’aurai pas pris avec moi parce que c’était mon premier voyage à Paris et je voulais voyager léger.

Bref, je retiens mon souffle et j’essaie de rester concentré pour ne pas faire bouger l’appareil. D’ailleurs à chaque fois que je vois cette photo, je me dis “Putain, je l’ai vraiment bien prise, elle est réussie !

Donc je compte jusqu’à 10, ah et j’oubliais, je n’avais pas de luxmètre, certains pourrait dire que ce n’est pas professionnel ou que c’est ridicule mais j’avais confiance en moi et en mon appareil. De toute façon au pifomètre 10 seconde semblaient suffisantes. Donc je retiens mon souffle, mon ouverture est grande ouverte, il n’y a personne, juste le café et moi. Je compte 8, 9 et 10 et je reviens à moi-même. J’entends le bruit de l’obturateur et au loin j’entends une femme vénère, je la regarde, elle me gueule dessus en français, me fait un fuck et se casse.

Je m’en foutais d’elle, j’étais intéressé par ce qu’il se passait derrière elle. Je me demandais comment la photo allait sortir. C’était une exposition longue donc elle allait sûrement être floue, peut-être qu’on la verrait même pas.

J’emmène ma pellicule au labo, puis je la récupère peu après et je regarde la photo. Sur la photo on voit les voitures passées avec cet effet fantomatique, on voit les mouvements. Y’a aussi un mec qui buvait son café qui est placé sur le siège conducteur d’une des voitures, c’est tellement cool ! La lumière est bonne, l’image est nette, même la dame qui me faisait un fuck ! Ce qui veut dire que pendant tout le temps où je prenais la photo, elle n’a pas bougé, elle a attendu pendant au moins 10 secondes pour que je la vois, et elle ne s’est pas arrêté tant que je ne l’avais pas regardé, j’aime tellement ça, c’est tellement beau !

Pour moi c’est la différence entre Paris & New York, y’a une meuf qui me fait un doigt à Paris et je trouve ça magnifique. A New-York si quelqu’un me fait ça, je vais le voir et j’essaie au moins de le faire culpabiliser. Alors que là je me disais juste que c’était une belle femme – même si elle ne l’était pas du tout – mais pour moi son âme l’était à ce moment-là. C’était un super doigt d’honneur, elle a attendu que je le vois et je respecte tellement ça.

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Ahaha, ouais elle est vraiment cool cette photo. A part la photo, y-a-t’il d’autres formes d’art que tu pratiques pour t’inspirer ?

Au début je dessinais beaucoup mais je n’arrivais pas à trouver mon style. J’avais une façon de dessiner, je ne savais pas trop comment l’appeler et peu importe les efforts que je faisais je ne pouvais pas le changer. Plus tard, j’ai commencé à regarder les illustrations françaises et je me suis rendu compte que c’était similaire, j’ai donc commencé à m’intéresser de plus près à l’art nouveau, Alphonse Mucha & d’autres artistes européens. Hans Bellmer aussi, un surréaliste génial. Je me suis intéressé au surréalisme, et c’est pour ça que j’aime questionner l’absurdité et l’existence.

Je dessinais de la merde mais je commençais à avoir un style et je comprenais ce que j’aimais. Je dessine toujours aujourd’hui, il faudrait que je le travaille plus mais c’est toujours quelque chose que j’apprécie.

Et à côté de ça, je fais aussi de la sculpture, j’aime tellement ça que ça fait longtemps que je n’en ai pas fait parce que que ça me hape complètement. La sculpture c’est ce genre de chose que tu peux construire au fur et à mesure. Pendant un moment je faisais des marionnettes. C’est pas ce que je voulais faire à la base mais tout le monde disait que c’était des marionnettes. Je commençais avec de l’aluminium et je faisais un squelette et après je me demandais ce que je pouvais ajouter : “Est-ce que je peux ajouter des vêtements, ajouter des yeux, des braguettes ?”. Un jour je faisais une sculpture et j’ai décidé de ne pas la terminer et de juste rajouté du plâtre. Ça m’a donné envie de faire des sculptures de plus en plus lourdes. Ça m’inquiète un peu parce que quand je sculpte, c’est la seul chose que j’ai envie de faire, je peux passer des jours entiers à ne faire que ça et en faire pleins sans même m’en rendre compte ni me demander pourquoi je fais ça ! Et après je croule sous les sculptures dans mon petit appartement. Mais ouais, j’adore la sculpture, j’adore le surréalisme, j’adore l’art nouveau et l’art déco.

Et la sculpture influence-t-elle ta photo ou vice-versa ?

Ouais complètement parce que comme je disais, avec la sculpture tu peux créer au fur et à mesure que tu avances, et c’est un peu comme ça que je photographies aussi. Je t’ai dit que je prenais beaucoup de temps pour penser et former mes idées mais une fois que je commence à shooter les idées changent. C’est pour ça que je te disais que rien ne se passe jamais comme prévu. J’ai tous ces plans, tous ces croquis, j’ai passé du temps à rêvasser et ne pas aller voir mes potes, ne rien faire d’autre que de regarder par la fenêtre de mon appart’ et de trouver des idées mais quand vient le moment, je me dis toujours que ça pourrait être cool de faire comme ça et puis, hop ça change. Parfois je fais un 180° par rapport à l’idée de départ. C’est pour ça que j’aime la sculpture, tu commences un truc que tu peux élaborer par la suite; c’est un peu comme l’écriture automatique, ça n’a aucun sens au début et tu continues jusqu’à ce que ça en ait un. C’est comme ça que je sculpte – et je sculptais avant de faire de la photo – et c’est comme ça que ça influence la façon dont je shoote.

Tu as déjà mentionné quelques noms, mais y-a-t-il quelqu’un que tu admires ou qui t’inspire ?

L’une de mes photographes préférées et que j’admire beaucoup c’est Lillian Bassman, c’est l’une des premières qui m’a donné envie de faire de la photo de mode. Elle shootait de manière très avant-gardiste mais elle le faisait en sorte que ça passe dans les magazines comme Vogue et que ce soit distribué commercialement. En soit c’était vraiment balèze d’être capable de photographier de manière surréaliste et d’être dans des magazines grand public.

C’était pas son seul point fort, ses photos étaient  juste magnifiques, elle expérimentait, jouait sur les contrastes et la lumière et ça devenait éthérique, d’un autre monde. Elle m’a beaucoup influencé. Il y avait elle et Sarah Moon. Sarah Moon jouait avec la netteté et la dureté de l’image, c’est aussi une de mes préférées. J’ai même certains de ses bouquins chez moi que je regarde presque une fois par an parce qu’une fois que je commence à regarder ses photos je suis hapé par le truc et je scotche. Sara Moon a une place à part pour moi.

Je pourrais te faire une liste…il y a Deborah Turbeville que j’aime pour les mêmes raisons, elle fait de très belles choses avec les verts et la couleur en général. Tu vois c’est un style onirique qu’on pourrait qualifier de vintage mais qui n’a pas vocation à l’être. Elle veut te faire sentir que t’es dans une autre dimension, dans une autre psyché. Et puis bien sur il y a Man Ray, le surréaliste, j’aime ses idées, ses idées sur l’existence et la subjectivité. Tous ces gens que je viens de citer,  je pense beaucoup à eux, et constamment.

 

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T’as beaucoup parlé du surréalisme, c’est un mouvement qui te nourrit ?

Ouais, c’était une façon de questionner l’existence : ce qui est bien & ce qui est mal, les surréalistes poussaient les choses à l’extrême à dessein, ils voulaient faire sortir le public de leur zone de confort, leur faire penser d’une façon nouvelle ou les forcer à faire face à leur inconscient. L’inconscient est un des points clés du surréalisme et pour tout le monde en fait parce que ça contrôle tout. En tout cas mon inconscient m’intéresse et c’est pour ça que j’aime le surréalisme.

Y-a-t-il des projets sur lesquels on va pouvoir te suivre ?

Il y a un projet qui me motive beaucoup, ça s’appelle “No one and anyone, Nowhere and everywhere”. Quand j’ai commencé à voyager et à m’ouvrir à de nouvelles perspectives, je me disais que j’aimais Paris, j’aimais différents endroits de France ou d’Italie ou n’importe quel endroit que je trouvais beau. Mais en même temps mes pensées et mes habitudes restaient les mêmes. Et c’est pareil pour tout le monde. Tu vois les gens sont fondamentalement les mêmes peu importe le lieu, ils auront peut-être des religions différentes, des philosophies différentes mais tout le monde veut manger, sourire, rire et aimer. Plus je pense à pourquoi je fais ce que je fais, ou comment je m’identifie, plus  je me dis que je pourrais vraiment être Personne et n’importe qui, et de la même façon que je pourrais être nul part et aller partout à la fois. Je pourrais changer en restant exactement le même.

Donc cette série est pleine de manipulations, je brouille les pistes de ce qu’est la photo et ce qu’elle veut dire. Je pensais avoir fini il y a un mois jusqu’à ce que j’ai l’idée de photographier dans le désert américain et les montagnes et tous ces endroits qui ressemblent à une feuille blanche. Je vais repousser mes limites et les formats avec lesquels je travaille habituellement mais aussi la perspective depuis laquelle je travaille. J’ai vraiment hâte de retourner bosser sur cette série. Ce projet va certainement changer la façon dont je photographie.

Wow, c’est un gros projet donc ?

Et il ne fait que grossir.

Avant de commencer l’interview, tu me parlais du collectif que as rejoins, tu nous en parles?

Absolument, j’ai rejoins le Con Artist collective. J’ai récemment emménagé dans le Lower East Side et je me suis dit que j’étais entouré de galeries, d’artistes, donc la question c’était de savoir comment j’allais m’immiscer là-dedans parce que ce serait du gâchis de rester spectateur de tout ça. Une amie m’a donc parlé de ce collectif, j’en avais déjà entendu parlé mais j’étais sceptique, j’étais sceptique de rejoindre une organisation parce que je ne suis pas très organisé.

Quand je suis allé les voir, ils étaient très ouverts quant au modalités de participation : tu peux t’impliquer vraiment, tu peux louer les locaux, tu peux y aller tous les jours ou juste quand ça te chante et leur filer tes travaux. S’ils font une expo, ils te donneront un thème : la botanique, les connections etc. Et tu peux ajouter ta contribution. Il y a une vrai liberté, comment pourrais-je ne pas kiffer ?

C’est vraiment un bon collectif, ils sont très ouverts, tout le monde se parle régulièrement. Ça fait un mois que je les ai rejoint et je vois déjà la différence, ils m’envoient tout le temps des emails avec des propositions ou des demandes de thème pour une expo. Avant je créais des choses dans mon coin et je les mettais dans une pile. Je me disais “Tant pis, ça vivra dans une pile; peut-être que je le revendrai à quelqu’un”. Mais tu vois, avec le collectif, les gens viennent avec des idées, ils les partagent et elles grandissent et je peux continuer à créer tout en donnant vie à mes créations. Je suis plus actif depuis que je les ai rejoint.

Qu’est-ce-tu espères apporter au monde ?

Ça c’est une bonne question. J’imagine que ce que j’essaie d’apporter, tout du moins j’espère apporter au monde c’est moins de peur chez chacun, que chacun ait moins peur de ses défauts, qu’il soit plus honnête avec lui-même et les autres, que chacun ait moins peur d’être imparfait.

Peut-être que tu passes une journée de merde et tu peux en parler ou ne pas en parler mais tu n’as pas à en avoir honte. Peut-être que t’es taré mais c’est pas grave. C’est vraiment cool d’être taré. J’adore les mecs taré, je suis un mec taré! Il n’y a rien de mal à ça.

Tu vois, beaucoup de personnes n’ont pas envie de parler de l’alien hier soir dans leur chambre qui leur a offert une glace, ce qui a probablement changé la façon dont elles digèrent. Bien sûr que ce n’est peut-être pas arrivé mais c’est vraiment une conversation intéressante, aussi fou que ça puisse paraitre. It’s fuckin awesome, do it ! Tu vois c’est ça que je veux apporter au monde, moins de peur de ne pas être normal. Fuck That.

Fuck la normalité ! Donc toi aussi t’es un mec taré?

Carrément ! Je suis un taré assumé, même si j’essayais vraiment de ne pas l’être je n’y arriverais pas. Ça ne m’inquiète même plus d’être taré. Ça a été le cas mais plus maintenant. Plus je rencontre de tarés, plus je me marre à chaque fois, c’est marrant d’être avec tarés. C’est comme quand tu es dans un groupe et que tout le monde parle de politique mais que toi tu veux parler du club libertin dans lequel tu es allé hier soir. C’est cool, parles-en, ça m’intéresse ! Je pense que c’est vraiment important, il y a tellement de gens et d’entités qui te disent quelle est La façon de se tenir et se comporter, c’est débile, il n’y pas Une façon de faire les choses. Je trouve qu’on avance beaucoup plus et plus vite quand on est honnête. Honnête ce n’est qu’un autre mot pour désigner un taré.

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Lopez-Belleville